Ma perestroïka (2)

Second questionnaire de Proust sur la fin de l’URSS

Tatiana Manuilska, 25 ans en 1991, a grandi à Kiev dans une famille de scientifiques privilégiés. Son grand-père paternel, Dmitri Manuilski, révolutionnaire exilé un temps à Paris a rejoint Lénine en 1917. Il a été l’un des organisateurs de la révolte des marins de Kronstadt en 1921. Bolchevik de la première heure, une rue à Kiev porte encore son nom.

Centrale nucléaire de Tchernobyl, réacteur n°4 après l'accident du 26 avril 1986, Coll.BDIC; Fonds France-URSS

A partir de 1988, Tatiana travaillait dans un institut de recherches économiques, chargée d’étudier l’application des théories de marketing à l’économie planifiée reformée. Aujourd’hui, elle est responsable de vente pour une société occidentale de location d’espace satellitaire.

Vous avez pensé que « quelque chose avait changé » lorsque…

… les produits de consommation ont complètement disparu des étalages dans les magasins! En 1989. Tout d’un coup on s’était tous trouvé de nouveaux « amis » extrêmement utiles : un boucher, une directrice de magasins…. Même si à Kiev, ça allait encore comparé aux villes de province, russes surtout.

Votre premier objet d’importation

Notre famille étant privilégiée on avait régulièrement accès à des produits d’importation. Mais je me souviens très bien de la poupée Barbie – elle portait un chapeau de cowboy ! – que des amis de mes parents, en poste à Londres m’avaient rapportée.

Votre premier dollar

C’était déjà sous Gorbatchev…J’avais une amie qui était guide touristique et parfois lorsqu’elle n’avait pas envie de travailler je la remplaçais comme interprète! On me donnait des pourboires.

La réalisation « c’est fini »

Toujours ces magasins vides…nous on savait bien que le point faible de l’édifice soviétique était son système économique, et que tôt ou tard, ça ne tiendrait plus.

Le moment le plus émouvant

et le plus effrayant. Tchernobyl ; sans aucun doute. C’était la fin de la confiance dans le pouvoir. La désillusion. La plupart des gens n’était pas au courant de l’accident mais ma mère l’avait appris par quelqu’un de haut placé. Ma mère s’est mise à appeler tous nos amis pour les prévenir et pour qu’eux préviennent d’autres à leur tour de faire partir les enfants, de tout calfeutrer, jeter les chaussures à cause de la poussière radioactive, laver les murs et le sol…. Mais très rapidement on nous a coupé le téléphone.

Les manifestations démocratiques étaient…

Marginales. En Ukraine il n’y a jamais eu des manifestations de l’ampleur de celles à Moscou ! C’était un petit groupe, des démocrates qui voulaient l’indépendance. Mais pour l’essentiel le peuple ne s’y intéressait pas. Nous étions tous comme écrasés par Tchernobyl, cette peur, des années après.

Une mélodie, un livre…

Avant Tchernobyl, je lisais Oscar Wilde. Après Tchernobyl, je lisais tout ce que pouvais trouver sur la catastrophe et d’autres du même type. Mes parents avaient déterré dans je ne sais quelles archives des documents relatifs à d’autres accidents industriels que le pouvoir avait caché…

Le « goût » de la perestroïka

Le goût des cigarettes Belomorkanal, à bout cartonné. Je me trouvais dans la région russe du fleuve Amour pour un projet scientifique et là-bas, même les cigarettes normales avaient disparues.

Pénurie de…

Parfums corrects, tous «cocottaient»…

Excès de…

De potirons marinés! ça se mange ? Ce qui était incroyable dans le système soviétique c’était ça : des pyramides de potiron mariné dans l’Universam (petit supermarché soviétique) mais pas une goutte de lait! Et chez soi on stockait, même ce qui est périssable. Je me souviens d’un incident à Kiev, en hiver. Des gens avaient accroché un sac de 10 kilos de beurre sur leur balcon ; un jour le sac avec le beurre congelé est tombé sur la tête d’un passant. Mort sur le coup. C’est une histoire soviétique :10 kilos de beurre rance tuent un homme…

Une émission de télévision

L’émission politique phare Vzgliad!

Sans les bouleversements de la perestroïka, vous en seriez où aujourd’hui ?

Chercheur dans un institut de recherche, probablement sur les questions d’armement. Mais c’est bien comme ça, on savait, nous les chercheurs, que ça ne pouvait pas durer ! l’indépendance de l’Ukraine a été une grande source d’énergie positive pour nous : on était au ministère de la recherche d’un pays indépendant, à inventer, on partait de zéro, tout était à faire!

 

Propos recueillis par Sophie Lambroschini, journaliste indépendante (Moscou, Kiev)

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